Barthes (1915-1980)

La neutralité du ton et de la description de Barthes en fait le ridicule et la cruauté de la société décrite.

« L’auteur n’est pas un autre dont moi, critique, je serais en quelque sorte énamouré, tombé amoureux, l’auteur n’est pas l’image. Qu’est-ce donc qu’il est pour le critique ? […] Tout simplement un désir. Le désir d’écrire. […] Tel est donc le circuit des écritures : l’écriture de l’autre m’attire à la fois comme un modle et comme un manque. » (inédit, archives RB de l’Imec)

Barthes : la musique, langage, devient modèle pour la littérature.
musique-individu(ation), idiolectal, marge absolue : Musique est reconnaissance d’un compositeur, d’un auditeur

« Critique muette et aveugle », BARTHES, Roland : Mythologies, Seuil, Paris, 1957, pp. 36-37.

« Les critiques (littéraires ou dramatiques) usent souvent de deux arguments assez singuliers. Le premier consiste à décréter brusquement l’objet de la critique ineffable et par conséquent la critique inutile. L’autre argument, qui reparaît lui aussi périodiquement, consiste à s’avouer trop bête, trop béotien pour comprendre un ouvrage réputé philosophique : une pièce d’Henri Lefebvre sur Kirkegaard a ainsi provoqué chez nos meilleurs critiques (et je ne parle pas de ceux qui font ouvertement profession de bêtise) une feinte panique d’imbécilité (dont le but était évidemment de discréditer Lefebvre en le reléguant dans le ridicule de la cérébralité pure).

Pourquoi donc la critique proclame-t-elle périodiquement son impuissance ou son incompréhension ? Ce n’est certainement pas par modestie : rien de plus à l’aise qu’un tel confessant qu’il ne comprend rien à l’existentialisme, rien de plus ironique et donc de plus assuré qu’un autre avouant tout penaud qu’il n’a pas la chance d’être initié à la philosophie de l’Extraordinaire ; et rien de plus militaire qu’un troisième plaidant pour l’ineffable poétique.

Tout cela signifie en fait que l’on se croit d’une intelligence assez sûre pour que l’aveu d’une incompréhension mette en cause la clarté de l’auteur, et non celle de son propre cerveau : on mime la niaiserie, c’est pour mieux faire le public se récrier, et l’entraîner ainsi avantageusement d’une complicité d’impuissance à une complicité d’intelligence. C’est une opération bien connue des salons Verdurin : « Moi dont c’est le métier d’être intelligent, je n’y comprends rien ; or vous non plus vous n’y comprenez rien ; donc, c’est que vous êtes aussi intelligent que moi. « 

Le vrai visage de ces professions saisonnières d’inculture, c’est ce vieux mythe obscurantiste selon lequel l’idée est nocive, si elle n’est contrôlée par le « bon sens » et le « sentiment » : le Savoir, c’est le Mal, tous deux ont poussé sur le même arbre : la culture est permise à condition de proclamer périodiquement la vanité de ses fins et les limites de sa puissance (voir aussi à ce sujet les idées de M. Graham Greene sur les psychologues et les psychiatres) ; la culture idéale ne devrait être qu’une douce effusion rhétorique, l’art des mots pour témoigner d’un mouillement passager de l’âme. Ce vieux couple romantique du cœur et de la tête n’a pourtant de réalité que dans une imagerie d’origine vaguement gnostique, dans ces philosophies opiacées qui ont toujours formé finalement l’appoint des régimes forts, où l’on se débarrasse des intellectuels en les envoyant s’occuper un peu de l’émotion et de l’ineffable. En fait, toute réserve sur la culture est une position terroriste. Faire métier de critique et proclamer que l’on ne comprend rien à l’existentialisme ou au marxisme (car par un fait exprès ce sont surtout ces philosophies-là que l’on avoue ne pas comprendre), c’est ériger sa cécité ou son mutisme en règle universelle de perception, c’est rejeter du monde le marxisme et l’existentialisme : « Je ne comprends pas, donc vous êtes idiots. « 

Mais si l’on redoute ou si l’on méprise tellement dans une œuvre ses fondements philosophiques, et si l’on réclame si fort le droit de n’y rien comprendre et de n’en pas parler, pourquoi se faire critique ? Comprendre, éclairer, c’est pourtant votre métier. Vous pouvez évidemment juger la philosophie au nom du bon sens ; l’ennui, c’est que si le « bon sens » et le « sentiment’ ne comprennent rien à la philosophie, la philosophie, elle, les comprend fort bien. Vous n’expliquez pas les les philosophes, mais eux vous expliquent. Vous ne voulez pas comprendre la pièce du marxiste Lefebvre, mais soyez sûrs que le marxiste Lefebvre comprend parfaitement bien votre incompréhension, et surtout (car je vous crois plus retors qu’incultes) l’aveu délicieusement « inoffensif » que vous en faites. »1

« La critique Ni-Ni », BARTHES, Roland : Mythologies, Seuil, Paris, 1957, pp. 144-146.

« On a pu lire dans l’un des premiers numéros de l’Express quotidien, une profession de foi critique (anonyme), qui était un superbe morceau de rhétorique balancée. L’idée en était que la critique ne doit être « ni un jeu de salon, ni un service municipal » ; entendez qu’elle ne doit être ni réactionnaire, ni communiste, ni gratuite, ni politique.

Il s’agit là d’une mécanique de la double exclusion qui relève en grande partie de cette rage numérique que nous avons déjà rencontrée plusieurs fois, et que j’ai cru pouvoir définir en gros comme un trait petit-bourgeois. On fait le compte des méthodes avec une balance, on en charge les plateaux, à volonté, de façon à pouvoir apparaître soi-même, comme un arbitre impondérable doué d’une spiritualité idéale, et par là même juste, comme le fléau qui juge la pesée.

Les tares nécessaires à cette opération de comptabilité sont formées par la moralité des termes employés. Selon un vieux procédé terroriste (n’échappe pas qui veut au terrorisme), on juge dans le même temps que l’on nomme, et le mot, lesté d’une culpabilité préalable, vient tout naturellement peser dans l’un des plateaux de la balance. Par exemple, on opposera la culture aux idéologies. La culture est un bien noble, universel, situé hors des partis pris sociaux : la culture ne pèse pas. Les idéologies, elles sont des inventions partisanes : donc, à la balance ! On les renvoie dos à dos sous l’œil sévère de la culture (sans s’imaginer que la culture est tout de même, en fin de compte, une idéologie). Tout se passe comme s’il y avait d’un côté des mots lourds, des mots tarés (idéologie, catéchisme, militant), chargés d’alimenter le jeu infamant de la balance ; et de l’autre, des mots légers, purs, immatériels, nobles par droit divin, sublimes au point d’échapper à la basse loi des nombres (aventure, passion, grandeur, vertu, honneur), des mots situés au-dessus de la triste computation des mensonges ; les seconds sont chargés de faire la morale aux premiers : d’un côté des mots criminels et de l’autre des mots justiciers. Bien entendu, cette belle morale du Tiers-Parti aboutit sûrement à une nouvelle dichotomie, tout aussi simpliste que celle qu’on voulait dénoncer au nom même de la complexité. C’est vrai, il se eut que notre monde soit alterné, mais soyez sûr que c’est une scission sans Tribunal : pas de salut pour les Juges, eux aussi sont bel et bien embarqués.

Il suffit d’ailleurs de voir quels autres mythes affleurent dans cette critique Ni-Ni, pour comprendre de quel côté elle se situe. Sans parler plus longuement du mythe de l’intemporalité, qui gît dans tout recours à une « culture » éternelle (« un art de tous les temps »), je trouve encore dans notre doctrine Ni-Ni deux expédients courants de la mythologie bourgeoise. Le premier consiste dans une certaine idée de la liberté, conçue comme « le refus du jugement a priori« . Or un jugement littéraire est toujours déterminé par la tonalité dont il fait partie, et l’absence même de système – surtout porté à l’état de profession de foi – procède d’un système parfaitement défini, qui est en l’occurrence une variété fort banale de l’idéologie bourgeoise (ou de la culture, comme dirait notre anonyme). On peut même dire que c’est là où l’homme proteste d’une liberté première que sa subordination est la moins discutable. On peut mettre tranquillement au défi quiconque d’exercer jamais une critique innocente, pure de toute détermination systématique : les Ni-Ni sont eux aussi embarqués dans un système, qui n’est pas forcément celui dont ils se réclament. On ne peut juger de la Littérature sans une certaine idée préalable de l’Homme et de l’Histoire, du Bien, du Mal, de la Société, etc. : rien que dans le simple mot d’Aventure, allègrement moralisé par nos Ni-Ni en opposition aux vilains systèmes qui « n’étonnent pas », quelle hérédité, quelle fatalité, quelle routine ! Toute liberté finit toujours par réintégrer une certaine cohérence connue, qui n’est rien d’autre qu’un certain a priori. Aussi, la liberté du critique ce n’est pas de refuser le parti (impossible !), c’est de l’afficher ou non.

Le second symptôme bourgeois de notre texte, c’est la référence euphorique au « style » de l’écrivain comme valeur éternelle de la Littérature. Pourtant, rien ne peut échapper à la mise en question de l’Histoire, pas même le bien écrire. Le style est une valeur critique parfaitement datée, et réclamer en faveur du « style » dans l’époque même où quelques écrivains importants se sont attaquées à ce dernier bastion de la mythologie classique, c’est prouver par là même un certain archaïsme : non, en revenir une fois de plus au « style », ce n’est pas l’aventure ! Mieux avisé dans l’un de ses numéros suivants, l’Express publiait une protestation pertinente d’A. Robbe-Grillet contre le recours magique à Stendhal (« C’est écrit comme du Stendhal »). L’alliance d’un style et d’une humanité (Anatole France, par exemple) ne suffit peut-être plus à fonder la Littérature. Il est même à craindre que le « style », compromis dans tant d’œuvres faussement humaines, ne soit devenu finalement un objet a priori suspect : c’est en tout cas une valeur qui ne devrait être versée au crédit de l’écrivain que sous bénéfice d’inventaire. Ceci ne veut pas dire, naturellement, que la Littérature puisse exister en dehors d’un certain artifice formel. Mais n’en déplaise à nos Ni-Ni, toujours adeptes d’un univers bipartite dont ils seraient la divine transcendance, le contraire du bien écrire n’est pas forcément le mal écrire : c’est peut-être aujourd’hui l’écrire tout court. La Littérature est devenue un état difficile, étroit, mortel. Ce ne sont plus ses ornements qu’elle défend, c’est sa peau : j’ai bien peur que la nouvelle critique Ni-Ni ne soit en retard d’une saison. »2

1 « Critique muette et aveugle », in BARTHES, Roland : Mythologies, Seuil, Paris, 1957, pp. 36-37.

2 BARTHES, Roland : Mythologies, Seuil, Paris, 1957, pp. 144-146.

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