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« La juxtaposition que la grille constitue fait de France-Musique une tribune où se côtoient traditionnels et modernistes, baroquisants et contemporains, maniaques du son et fétichistes des vieilles cires. La présence de ces différences est jugée par tous essentielle à la chaîne. Par cette mise en forme des oppositions du goût, il s’agit moins de choisir, de voter pour telle ligne, que de construire un lieu pour la joute. La victoire importe moins que le combat. D’où une fonction capitale de stabilisation, et de mise en mots : développer les arguments-types des deux camps, prêter une voix complice aux débats par lesquels l’auditeur se placera lui-même devant ses proches. La célèbre Tribune des critiques de disques tirait la quintessence de ce travail de mise en forme complice et de stabilisation des oppositions. Les critiques étaient d’accord sur un mode de jugement et d’écoute de la musique. Ils faisaient de chaque auditeur un critique sans tribune, dont le plaisir musical est fait de jugements catégoriques. C’est la caricature de lui-même – et son modèle pour le vocabulaire, les opinions – qu’il entendait lorsqu’il entendait Goléa parler bien fort, couper la parole à ses alter ego, affirmer le vrai et le faux. La Tribune, c’était un accord préalable sur ce qu’on ne dit pas : le coup de force par lequel chacun se trouve doté d’un goût autonome, le désaccord portant sur les détails essentiels qui distribuent les rôles. Mais il ne s’agissait pas d’emporter la conviction : plutôt d’exposer son opinion en s’appuyant sur celle des autres. Le débat étant nourri de ces désaccords sur fond d’accord, les opinions se trouvaient exposées, et les oppositions exprimées dans la complicité générale [en note : La Tribune des Critiques a disparu en 1983 de la grille pour être remplacée par une émission de principe identique, dont le titre exprimait admirablement cette complicité à s’opposer, cet accord sur le désaccord : Désaccords parfaits]. »1

« Les tensions à l’intérieur de France-Musique sont fonctionnelles. L’isolement angoissé des producteurs pousse chacun à se différencier encore plus, à tirer parti des ressources que sa personne apporte à France-Musique, à rappeler sa présence comme médiateur accroché à quelque passion rare. La gestion par l’angoisse permet de mettre en scène à l’antenne, par producteurs interposés, la grande cérémonie de la passion musicale. Car ce jeu obligé de l’autonomie des goûts par les producteurs, qui a chez eux quelque chose de pathétique, les auditeurs peuvent plus confortablement le décalquer – quitte à mieux se persuader de leur propre autonomie de goût en raillant les modèles qu’ils copient. Par ce jeu des oppositions vitales, la grille de France-Musique, où se juxtapose le Ring de Boulez à la musique baroque, la dernière création contemporaine aux symphonies de Brahms, ainsi que l’ambiance entretenue entre les producteurs, faite de méfiance et d’ignorance réciproques, participent à une construction du goût classique qui passe par la définition et la stabilisation d’oppositions violentes sur des points de détail. Dans les querelles de doubles, les micro-différences sont des abîmes infranchissables. »2

1HENNION, Antoine : La Passion musicale, Métailié, Paris, 1993, pp. 348-349.

2HENNION, Antoine : La Passion musicale, Métailié, Paris, 1993, pp. 349-350.

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