Soi, autre, mémoires

Berlioz

« Il me fallait une tribune décente ; j’écrivis à M. Michaud, rédacteur en chef et propriétaire de La Quotidienne [Fondée en 1792, interdit sous l’Empire, ce journal reparut en 1815 ; il représenta la tendance ultra sous la Restauration. – Joseph-François Michaud (1767-1839), un des fondateurs de la Biographie universelle en 1806, fut le principal rédacteur de La Quotidienne. L’épisode relaté ici par Berlioz constitue un retour en arrière et doit se placer vers 1823. D’août 1823 à décembre 1825, Berlioz publia des articles très polémiques dans Le Corsaire, “journal des spectacles, de la littérature, des arts et modes”, fondé en 1822. Mais, après 1848, il ne tient pas à en parler.], journal assez en vogue alors. Je lui exposai mon désir, mon but, mes opinions, en lui promettant de frapper dans ce combat aussi juste que fort. Ma lettre à la fois sérieuse et plaisante lui plut. Il me fit sur-le-champ une réponse favorable. Ma proposition était acceptée et mon premier article attendu avec impatience. “Ah ! Misérables ! criai-je en bondissant de joie, je vous tiens !” Je me trompais, je ne tenais rien, ni personne. Mon inexpérience dans l’art d’écrire était trop grande, mon ignorance du monde et des convenances de la presse trop complète, et mes passions musicales avaient trop de violence pour que je ne fisse pas au début un véritable pas de clerc. L’article que je portai à M. Michaud, article en soi très désordonné et fort mal conçu, passait en outre toutes les bornes de la polémique, si ardente qu’on la suppose. M. Michaud en écouta la lecture, et, effrayé de mon audace, me dit : “Tout cela est vrai, mais vous cassez les vitres ; il m’est absolument impossible d’admettre dans La Quotidienne un article pareil.” Je me retirai en promettant de le refaire. La paresse et le dégoût que m’inspiraient tant de ménagements à garder survinrent bientôt, et je ne m’en occupai plus.

Si je parle de ma paresse, c’est qu’elle a toujours été grande pour écrire de la prose. J’ai passé bien des nuits à composer mes partitions, le travail même assez fatigant de l’instrumentation me tient quelquefois huit heures consécutives immobile à ma table sans que l’envie me prenne seulement de changer de posture ; et ce n’est pas sans effort que je me décide à commencer une page de prose, et dès la dixième ligne (à de très rares exceptions près) je me lève, je marche dans ma chambre, je regarde dans la rue, j’ouvre le premier livre qui me tombe sous la main, je cherche enfin tous les moyens de combattre l’ennui et la fatigue qui me gagnent rapidement. Il faut que je me reprenne à huit ou dix fois pour mener à fin un feuilleton du Journal des Débats. Je mets ordinairement deux jours à l’écrire, lors même que le sujet à traiter me plaît, me divertit ou m’exalte vivement. Et que de ratures ! Quel barbouillage ! Il faut voir ma première copie…

La composition musicale est pour moi une fonction naturelle, un bonheur ; écrire de la prose est un travail.

Excité et pressé par H. Ferrand, je fis néanmoins pour la Revue européenne quelques articles de critique admirative sur Gluck, Spontini et Beethoven ; je les retouchai d’après les observations de M. de Carné ; ils furent imprimés, accueillis avec indulgence, et je commençai ainsi à connaître les difficultés de cette tâche dangereuse qui a pris avec le temps une importance si grande et si déplorable dans ma vie. On verra comment il m’est devenu impossible de m’y soustraire, et les influences diverses qu’elle a exercées sur ma carrière d’artiste en France et ailleurs. »1

« J’eus seulement à faire pendant quelque temps la critique des concerts et des compositions nouvelles. Plus tard quand celle des théâtres-lyriques me fut dévolue, le Théâtre-Italien resta sous la protection de M. Delécluse [Étienne-Jean Delécluse (1781-1863), qui fut surtout peintre et critique d’art.] où il est encore aujourd’hui, et J. Janin conserva ses droits du seigneur sur les ballets de l’Opéra [Jules Janin (1804-1874), romancier, essayiste et journaliste redouté, collaborateur des Débats de 1827 à 1873, avait connu Berlioz à son retour d’Italie. Il fut toujours son défenseur convaincu. Sans être exactement des amis, les deux hommes restèrent constamment en bons termes]. J’abandonnai alors mon feuilleton du Correspondant [Le Correspondant était devenu en 1831 la Revue européenne. Berlioz donna aussi des articles, de 1831 à 1833, au Rénovateur. En 1854, date où il écrit ces lignes, il collabore effectivement très peu à la RGM et publie douze à treize feuilletons par an dans les Débats.], et bornai mes travaux de critique à ceux que le Journal des Débats et la Gazette musicale voulaient bien accueillir. J’ai même à peu près renoncé aujourd’hui à ma part de rédaction dans ce recueil hebdomadaire, malgré les conditions avantageuses qui m’y ont été faites, et je n’écris dans le Journal des Débats que si le mouvement musical m’y oblige absolument [note de Berlioz : On m’y donne cent francs par feuilleton, à peu près quatorze cent francs par an [un ouvrier gagnait alors en moyenne moins de 80 francs par mois]].

Au-delà d’un moyen de survie et d’un outil de contrôle des influences musicales, le feuilleton devient un filtre de vision musicale pour son rédacteur. Telle est mon aversion pour tout travail de cette nature. Je ne puis entendre annoncer une première représentation à l’un de nos théâtres lyriques sans éprouver un malaise qui augmente jusqu’à ce que mon feuilleton soit terminé.

Telle est mon aversion pour tout travail de cette nature. Je ne puis entendre annoncer une première représentation à l’un de nos théâtres lyriques sans éprouver un malaise qui augmente jusqu’à ce que mon feuilleton soit terminé.

Cette tâche toujours renaissante empoisonne ma vie. Et cependant, indépendamment des ressources pécuniaires qu’elle me donne et dont je ne puis me passer, je me vois presque dans l’impossibilité de l’abandonner, sous peine de rester désarmé en présence des haines furieuses et presque innombrables qu’elle m’a suscitées. Car la presse, sous un certain rapport, est plus précieuse que la lance d’Achille ; non seulement elle guérit parfois les blessures qu’elle a faites, mais encore elle sert de bouclier à celui qui s’en sert. Pourtant à quels misérables ménagements ne suis-je contraint !… que de circonlocutions pour éviter l’expression de la vérité ! que de concessions faites aux relations sociales et même à l’opinion publique ! que de rage contenue ! que de honte bue ! Et l’on me trouve emporté, méchant, méprisant ! Eh ! malotrus qui me traitez ainsi, si je disais le fond de ma pensée, vous verriez que le lit d’orties sur lequel vous prétendez être étendus par moi, n’est qu’un lit de roses, en comparaison du gril où je vous rôtirais !…

Je dois au moins me rendre la justice de dire que jamais, pour quelque considération que ce soit, il ne m’est arrivé de refuser l’expression la plus libre de l’estime, de l’admiration ou de l’enthousiasme aux œuvres et aux hommes qui m’inspiraient l’un ou l’autre de ces sentiments. J’ai loué avec chaleur des gens qui m’avaient fait beaucoup de mal et avec lesquels j’avais cessé toute relation. La seule compensation même que m’offre la presse pour tant de tourments, c’est la portée qu’elle donne à mes élans de cœur vers le grand, le vrai et le beau, où qu’ils se trouvent. Il me paraît doux de louer un ennemi de mérite ; c’est un devoir d’honnête homme qu’on est fier de remplir ; tandis que chaque mot mensonger, écrit en faveur d’un ami sans talent, me cause des douleurs navrantes. Dans les deux cas, néanmoins, tous les critiques le savent, l’homme qui vous hait, furieux du mérite que vous paraissez acquérir en lui rendant ainsi publiquement et chaleureusement justice, vous en exècre davantage, et l’homme qui vous aime, toujours peu satisfait des pénibles éloges que vous lui accordez, vous en aime moins.

N’oublions pas le mal que vous font au cœur quand on a comme moi le malheur d’être artiste et critique à la fois, l’obligation de s’occuper d’une façon quelconque de mille niaiseries lilliputiennes, et surtout les flagorneries, les lâchetés, les rampements, des gens qui ont ou auront besoin de vous. Je m’amuse souvent à suivre le travail souterrain de certains individus, creusant un tunnel de vingt lieues de long pour arriver à ce qu’ils appellent un bon feuilleton, sur un ouvrage qu’ils ont l’intention de faire. Rien n’est risible comme leurs laborieux coups de pioche, si ce n’est pas la patience avec laquelle ils déblayent la galerie et construisent la voûte ; jusqu’au moment où le critique, impatienté de ce travail de taupe, ouvre tout à coup une voie d’eau qui noie la mine et quelquefois le mineur.

Aussi n’attaché-je guère de prix, lorsqu’il s’agit de l’appréciation de mes œuvres, qu’à l’opinion des gens placés en dehors de l’influence du feuilleton. Parmi les musiciens, les seuls dont le suffrage me flatte sont les exécutants de l’orchestre et du chœur, parce que le talent individuel de ceux-là étant rarement appelé à subir l’examen du critique, je sais qu’ils n’ont aucune raison pour lui faire la cour. Au reste les éloges qui me sont ainsi extraits de temps en temps doivent peu flatter ceux qui les reçoivent. La violence que je me fais pour louer certains ouvrages, est telle que la vérité suinte à graver mes lignes, comme, dans les efforts extraordinaires de la presse hydraulique, l’eau suinte à travers le fer de l’instrument. »2

1BERLIOZ, Hector : Mémoires, Flammarion, Paris, 1991, pp. 126-128.

2BERLIOZ, Hector : Mémoires, Flammarion, Paris, 1991, pp. 280-281.

 

 

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